II

« MA vie n'a certes pas été exemplaire », disait Siméon Lee.

Enfoncé dans son grand fauteuil, le menton relevé, l'air pensif, d'un doigt il caressait sa joue. Devant lui, les flammes d'un bon feu dansaient et projetaient leurs lueurs rouges dans la pièce. Pilar, assise au coin de la cheminée, tenait à la main un petit écran de carton, dont elle se protégeait le visage. De temps à autre, elle s'éventait d'un geste souple du poignet. Siméon l'observait.

Il continuait de parler, plus pour lui-même que pour la jeune fille, mais stimulé par sa présence.

Pilar dit, en haussant les épaules :

« Tous les hommes sont méchants, du moins à ce que prétendaient les bonnes sœurs. Voilà pourquoi il faut prier pour eux.

— Ah ! Mais moi j'ai été plus méchant que les autres hommes, déclara son grand-père en ricanant. Je ne regrette rien… rien du tout ! Je me suis bien amusé. On dit qu'on se repent dans sa vieillesse des fautes de sa jeunesse. Quelle sottise ! Moi, je n'éprouve aucun remords… Pourtant, j'ai commis tous les péchés… Et les femmes… J'en ai eu des aventures dans ma vie ! On m'a parlé, l'autre jour, d'un chef arabe qui possédait une garde personnelle formée de ses quarante fils… tous à peu près du même âge ! Ah ! Quarante ! Je ne sais si j'arriverais à quarante, mais je pourrais me découvrir une garde assez nombreuse si je recherchais mes bâtards ! Hé ! Pilar, que penses-tu de ton grand-père ? Je te scandalise ? »

Elle le regarda fixement :

« Non, pourquoi serais-je scandalisée ? Les hommes ont de tout temps désiré les femmes. Mon père, comme les autres. Voilà pourquoi leurs épouses sont malheureuses et vont prier à l'église. »

Le vieux fronça le sourcil, et murmura pour lui-même :

« Évidemment, j'ai rendu Adélaïde malheureuse. Dieu ! Quelle femme ! Jolie et fraîche comme une rose au début de notre mariage. Mais par la suite elle ne faisait que gémir et pleurnicher. Il y a de quoi exaspérer un homme, de voir toujours sa femme en pleurs. Elle n'avait pas de cran, Adélaïde. Si seulement elle s'était révoltée ! Mais jamais le moindre reproche… En l'épousant, je croyais changer de conduite, m'assagir, élever une famille et… rompre avec le passé… »

Sa voix s'éteignit. Il regardait les flammes mobiles.

« Élever une famille… Dieu ! Quelle famille ! »

Soudain, il fit un ricanement aigu.

« Voyez-les tous tant qu'ils sont ! Pas un qui m'ait donné un petit-fils pour perpétuer mon nom ! Ils n'ont donc pas de sang dans les veines ! Alfred, par exemple… Dieu du Ciel ! Ce qu'Alfred peut m'ennuyer avec son air de chien fidèle… toujours prêt à m'obéir. Quel garçon stupide ! J'aime Lydia, sa femme. Elle, au moins, a de l'énergie. Elle ne m'aime pas, je le sais bien ! Mais elle me supporte à cause de ce benêt d'Alfred. »

Il jeta un coup d'œil à la jeune fille assise au coin du feu :

« Pilar, souviens-toi de ceci : rien n'est aussi ennuyeux qu'une soumission aveugle à votre volonté. »

Elle lui sourit. Il poursuivit, heureux de bavarder devant cette jeune fille à la personnalité si vive :

« Et George ? Un vrai empoté ! Un sac plein de vent, une tête sans cervelle et… avare avec cela ! David ? Un fou et un rêveur ! La seule chose raisonnable qu'il a faite c'est d'épouser une femme pleine de bon sens. »

Il frappa du poing le bras de son fauteuil et ajouta :

« Harry est le meilleur de la bande ! Ce pauvre vieux Harry, le mauvais sujet de la famille. Du moins, celui-là est plein de vie !

— Oui, acquiesça Pilar. Il sait rire… » Il rit fort, en renversant la tête en arrière. « Oh ! moi aussi, j'aime bien Harry.

— Vraiment, Pilar ? Harry a toujours su plaire aux femmes. Il tient cela de moi. »

Le vieillard fit entendre un ricanement sifflant d'asthmatique.

« Ah ! j'ai bien vécu ! Rien ne m'a manqué !

— En Espagne, nous avons un proverbe qui dit : « Prenez ce qui vous plaît, pourvu que vous y mettiez le prix et Dieu sera content. »

D'un geste approbateur, le vieux Siméon tapota le bras de son fauteuil.

« Voilà qui est parfait ! C'est bien ainsi que je l'entends. Prenez ce qui vous plaît… Toute ma vie… j'ai pris ce qui me plaisait… »

D'une voix claire et aiguë, sa petite-fille l'interrompit :

« Et avez-vous payé, grand-père ? »

Siméon s'arrêta et ricana doucement. Puis, se redressant, il fixa sur Pilar un œil interrogateur :

« Que dis-tu là ?

— Je demande si vous avez payé pour ce que vous avez pris, grand-père ?

— Je… je n'en sais rien », répondit Siméon.

Frappant du poing le bras de son fauteuil, il s'écria :

« Qu'est-ce qui te fait dire cela, mon enfant ? Qu'est-ce qui te fait dire cela ?

— Je… je me demandais… », balbutia la jeune fille, cessant de s'éventer.

Les yeux sombres et voilés de mystère, elle rejetait la tête en arrière, consciente de sa féminité.

« Petite diablesse ! s'écria son grand-père.

— Vous m'aimez tout de même, grand-père, fit-elle d'une voix douce. Cela vous amuse que je vienne ici bavarder avec vous.

— Bien sûr. Il y a si longtemps que je n'ai vu une femme aussi jeune et jolie près de moi. Cela me fait du bien et réchauffe mes vieux os… De plus, tu es mon propre sang… Cette brave Jennifer s'est montrée la meilleure de la famille, après tout ! »

Pilar souriait.

« Attention ! Ne crois pas que je sois dupe de ta gentillesse, lui dit Siméon. Je sais bien pourquoi tu viens ici t'asseoir et écouter patiemment mes radotages… C'est pour mon argent… pour mon argent… Voyons, tu ne vas pas prétendre que tu aimes ton vieux grand-père ?

— Oh ! je ne vous aime pas d'un profond amour, répondit Pilar, mais tout de même vous me plaisez. Je vous aime beaucoup, croyez-moi. Je sais que vous avez été méchant, mais cela ne m'ennuie pas du tout. Vous êtes plus vivant qu'aucune des autres personnes de cette maison et vous me racontez des choses intéressantes. Vous avez beaucoup voyagé et vous avez mené une vie aventureuse. Si j'étais homme, je vous ressemblerais.

— Je le crois volontiers, dit Siméon… On m'a toujours dit qu'il y avait un peu de sang gitan dans la famille. Mes enfants n'en ont pas hérité… si ce n'est Harry… En tout cas, il reparaît chez toi. De plus, je sais être patient, quand il le faut. Une fois, j'ai attendu quinze ans pour me venger d'une offense. C'est là un autre trait caractéristique des Lee… ils n'oublient jamais ! Un homme m'avait roulé. J'ai attendu quinze ans l'occasion propice pour assouvir ma vengeance. Je l'ai ruiné, cet homme… Je l'ai mis sur la paille ! »

Le vieillard ricanait doucement.

« Était-ce en Afrique du Sud ? demanda Pilar.

— Oui. Un pays splendide…

— Vous y êtes retourné depuis ?

— J'y suis retourné, pour la dernière fois, cinq ans après mon mariage.

— Mais avant cela ? Y avez-vous passé plusieurs années ?

— Oui.

— Parlez-moi de votre vie là-bas. »

Il commença le récit de son existence de prospecteur. Pilar, s'abritant derrière son éventail, l'écoutait.

Bientôt, la voix du vieillard se fit plus basse et il ajouta, l'air fatigué :

« Attends, je vais te montrer quelque chose. »

Avec mille précautions, il se leva et, s'appuyant sur sa canne, il traversa lentement la pièce. Il ouvrit le grand coffre-fort, se retourna et fit signe à Pilar d'approcher.

« Tiens, regarde-moi ça ! Touche-les, laisse-les couler entre tes doigts. »

Il éclata de rire en voyant l'air intrigué de Pilar.

« Sais-tu ce que c'est ? Des diamants, ma petite, des diamants ! »

Pilar ouvrit de grands yeux et dit en les regardant de plus près :

« Mais ce ne sont que des petits cailloux.

— Ce sont des diamants bruts, mon enfant. C'est ainsi qu'on les trouve. »

Incrédule, Pilar demanda :

« Et si on les taillait, ce seraient de vrais diamants ?

— Certainement.

— Ils brilleraient et lanceraient des feux ?

— Oui, ils lanceraient des feux. »

D'un air enfantin, Pilar déclara :

« Oh ! je ne puis le croire.

— C'est pourtant la vérité.

— Ces pierres ont-elles une grande valeur ?

— Une très grande valeur. Il est difficile de les estimer tant qu'elles ne sont pas taillées. Cependant, ce petit lot vaut plusieurs milliers de livres. »

Pilar répéta, laissant un intervalle entre les mots :

« Plusieurs… milliers… de… livres ?

— Mettons neuf ou dix mille livres… Ce sont des pierres assez grosses. »

Pilar écarquilla les yeux.

« Alors, pourquoi ne les vendez-vous pas ?

— Parce qu'il me plaît de les conserver ici.

— Mais tout cet argent ?

— Je n'en ai pas besoin.

— Je comprends, fit Pilar, impressionnée. Mais pourquoi ne les faites-vous pas tailler ? Elles seraient plus belles à regarder.

— Parce qu'elles me plaisent mieux ainsi. »

Il ajouta, se parlant à lui-même :

« Rien que de les toucher, de les sentir entre mes doigts, cela me reporte loin en arrière… Je revois le soleil, les bœufs… le vieux Eb… les camarades… je pense aux soirées… je sens l'odeur du veldt… »

On frappa discrètement à la porte.

Siméon dit à Pilar :

« Remets-les vite dans le coffre et ferme d'un coup sec. »

Puis il répondit : « Entrez ! »

Plein de douceur et de déférence, Horbury pénétra dans la pièce et annonça :

« Le thé est servi en bas. »

Le Noël d'Hercule Poirot
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